La semaine avant le début de mon congé, une formation sur la rédaction épicène a été donnée au service de traduction. Pour résumer, la rédaction épicène, ça consiste à écrire d’une façon qui se veut inclusive des hommes et des femmes (et éventuellement des personnes non binaires), plutôt que d’écrire des textes au masculin générique uniquement, comme si cela représentait efficacement l’ensemble de l’humanité. On a été tellement habitués à se faire dire qu’en français, « le masculin l’emporte sur le féminin » que cela n’a pas été remis en question pendant des lustres, mais les temps changent, et la langue et les mentalités évoluent. En creusant juste un peu, on constate assez rapidement qu’il y a moyen d’écrire de façon plus inclusive sans dénaturer la langue, et que cela est important.

Quand j’ai commencé à écrire ce blogue, j’avais déjà commencé cette réflexion et j’avais décidé de faire de petits efforts, sans nécessairement en faire une règle absolue. Un blogue épicène ou presque. J’aimais mieux une phrase bien écrite qu’une phrase parfaitement inclusive. Par exemple, on trouve dans la liste ci-dessous, extraite d’un de mes premiers billets, un exemple de rédaction à moitié épicène. Comme je file un peu didactique, j’ai mis en italique les mots inclusifs (pour lesquels j’ai la plupart du temps fait des efforts intentionnels), et j’ai souligné les endroits où je n’ai pas trouvé de solution satisfaisante parce que je n’ai pas assez essayé!

  • À ma famille, à mes proches-proche et à mes proches-loin
  • À mes filles ; j’espère qu’un jour, elles nous laisseront leur parler de choix de carrière et que nous saurons comment le faire
  • Aux destinataires d’anciens messages moins publics qui, un jour ou l’autre, m’ont encouragée à écrire. Merci.
  • Aux égarés qui cherchent leur chemin; je ne garantis pas que mon blogue va aider qui que ce soit à trouver des réponses, mais ça peut aider à se sentir moins seul
  • Aux ados face à leurs premiers choix
  • Aux esclaves du pilote automatique; aux adeptes de la procrastination; à ceux qui s’ennuient au travail, qui veulent un peu rire, un peu réfléchir, se comparer pis se consoler, relativiser, rêver, voir grand un jour et petit l’autre jour; à ceux qui aiment la langue française autant que moi
  • Aux optimistes, aux sceptiques et aux curieux.

Pour une de mes premières tentatives, ce n’est pas si pire… Mais depuis la formation, j’ai résolu d’écrire systématiquement de façon épicène, pour le meilleur et pour le pire. C’est important pour moi que le langage décrive adéquatement la réalité, c’est-à-dire que la population est constituée à moitié d’hommes et à moitié de femmes, et que tout ce beau monde devrait être égal et pouvoir aspirer aux mêmes choses. Parce que la représentation, c’est surtout une affaire d’aspirations, à mes yeux.

Pendant la formation, un collègue, me sachant féministe, m’a demandé si cela me dérangeait de lire des textes écrits entièrement au masculin. Honnêtement, non, ça ne m’a jamais vraiment dérangé; j’ai la plupart du temps appliqué moi-même sans me questionner la règle du masculin dominant, parce que c’est comme ça, en français : « Cent femmes et un chien sont passés devant ma maison. » C’est sûr que si je lis « Il est interdit aux employés de boire de l’alcool sur les lieux de travail. », je sais que ça s’applique aussi à moi et à toutes les autres femmes ! Et je ne flippe pas une table si on me dit que « les employés auront droit à une journée de congé supplémentaire ». C’est correct, on a l’habitude!

Mais, à l’ère de l’intelligence artificielle, il est bon de commencer à remettre en question ce qu’on a toujours fait. Je vous invite à lire cet article très pertinent qui traite du sujet, pas nécessairement sous l’angle linguistique. Pour résumer, disons que s’il y a eu une tendance par le passé à embaucher plus d’hommes ingénieurs que de femmes ingénieures, l’intelligence artificielle pourrait tirer des conclusions selon lesquelles les hommes seraient plus aptes à occuper ces postes, et accentuer cette tendance, alors qu’en réalité, ce pourrait très bien être un biais conscient ou inconscient des personnes qui font du recrutement.

Pour l’aspect linguistique, si on soumet à des algorithmes un corpus de textes où le masculin l’emporte systématiquement sur le féminin, quelles seront les conclusions de la machine? Il est fort probable que certaines associations stéréotypées soient renforcées. Comme conséquences potentielles, je peux imaginer par exemple qu’une traduction automatisée rendrait « engineer » par « ingénieur », avec tous les pronoms masculins qui y sont associés. Mais ce pourrait aussi être nurse/infirmière. Les stéréotypes ne servent personne. Et ce ne sont pas seulement les biais de genre qui constituent un grand risque de l’IA, comme le souligne l’article.

L’algorithme travaille à partir de données déjà existantes. Des données créées par les humains. « Or, tous les humains ont des préjugés, des a priori, des biais inconscients, note Valérie Pisano, présidente et chef de la direction de Mila. J’en ai, vous en avez. Il faut donc commencer par prendre conscience de leur existence, les identifier et les nommer. »

Donc, c’est important de faire attention à notre façon d’écrire pour ne pas entraîner les machines sur des chemins hasardeux. Et je trouve que c’est tout aussi important pour les valeurs d’égalité que je veux transmettre à mes enfants. Je suis d’avis que c’est important de montrer aux filles qu’elles peuvent être ingénieures, mécanicienne, informaticienne, conductrice de bus ou n’importe quel autre métier qui a longtemps été la chasse-gardée des hommes. Et l’inverse est tout aussi vrai : infirmier, esthéticien, coiffeur, homme de ménage, sage-femme (ça, c’est le seul nom de métier qui est complètement problématique, quand le genre fait partie du nom du métier…). On remarque quand même que les métiers typiquement féminins qui me viennent en tête sont nettement moins glamour. Mais bon, ce n’est pas l’objet de ce billet!

Pour montrer que le genre n’est pas un critère pour occuper un emploi, pas besoin d’alourdir les textes à l’infini à grands coups de « les infirmières et les infirmiers », « les étudiants et les étudiantes », « les syndiqués et les syndiquées », « les avocats et les avocates ». Il suffit souvent d’opter pour des termes plus neutres (choriste pour remplacer chanteur) ou des noms collectifs (le personnel pour remplacer les employés). Plein d’autres procédés permettent de « dégenrer » les textes. Des fois, je me demande s’il n’y a pas un risque d’appauvrir la langue en utilisant davantage les adverbes et moins les adjectifs. Mais soyons honnêtes, ce qui a besoin d’être dégenré, c’est surtout des textes administratifs, ce n’est pas tant la littérature…

Je vous donne quelques exemples. À gauche, des phrases au masculin générique. Dans le milieu, des phrases plus inclusives, mais un peu laides ou longues. À droite, des phrases qui sont inclusives sans que cela nuise à la lisibilité.

Tu veux devenir avocat? Viens rencontrer les professeurs à la journée portes ouvertes de la Faculté de Droit! Tu veux devenir avocat ou avocate? Viens rencontrer les professeurs et professeurs à la journée portes ouvertes de la Faculté de Droit. Le droit t’intéresse? Viens rencontrer les juristes qui enseignent à la Faculté de Droit à la journée portes ouvertes.
Tous les rameurs inscrits dans une catégorie poids léger doivent se présenter à la pesée à 3 h 30. Tous les rameurs et toutes les rameuses des catégories poids léger doivent se présenter à la pesée à 3 h 30. Les athlètes des catégories poids léger doivent se présenter à la pesée à 3 h 30.
Tous les musiciens de l’orchestre et tous les chanteurs doivent rester dans les coulisses à l’entracte. Tous les musicien(ne)s et tous les chanteurs(euses) doivent rester dans les coulisses à l’entracte. Les instrumentistes et les choristes doivent rester dans les coulisses à l’entracte. Ou L’orchestre et le chœur doivent rester dans les coulisses à l’entracte.
Salle de repos des infirmières Salle de repos des infirmiers et des infirmières Salle de repos du personnel infirmier

Alors, j’ai choisi de prendre le virage 100 % épicène. Quand je finis de rédiger un billet, je le passe dans Antidote, qui a un filtre pour vérifier le caractère inclusif des mots utilisés (deux morceaux de robot pour Druide, la compagnie qui produit le logiciel : c’est franchement bien fait!). Est-ce un geste militant? Pas vraiment. Je ne l’aurais pas dit que vous ne l’auriez pas remarqué. Mais c’est important pour moi d’écrire pour tout le monde, de m’adresser à mes lectrices avec le même égard qu’à mes lecteurs. Je le fais aussi avec une pensée pour mes filles, qui méritent comme les autres de pouvoir rêver à tout. Ou presque.

4 réflexions sur “Épicène. Ou presque.

    1. J’aime ton vocabulaire! Étymologiquement, c’est parfait! Sur le plan du sens, moi ça me fait beaucoup penser à Socrate, et par extension à « prof de philo au cégep », mais je pourrais me faire à l’idée!

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  1. Très intéressant. J’aime bien les exemples (dont celui d’aviron,. Hi! Hi !). Les phrases de droite sont très agréables à lire, mais ne viendront pas automatiquement dans mon cerveau influencé depuis 50 ans. Merci pour la leçon.

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