Billet assez hors-sujet aujourd’hui : ça fait pile 20 ans que j’ai changé de face, littéralement. (Pour voir la face d’avant, c’est par ici, dans la vidéo en bas de la page, mais c’est vraiment de profil que l’ampleur du problème se manifestait…) Le texte qui suit a été écrit en début d’année et soumis au concours de récit de Radio-Canada (sans succès). Je ne m’y perds pas trop en explications (pour une fois!), mais j’en reparlerai.


J’ai 17 ans, et mes dents… c’est compliqué. Ça fait déjà quelque temps qu’il m’est pénible de sourire. Avec mes broches en M, ma lèvre supérieure reste prise entre deux étages à la moindre réjouissance. C’est difficile de sourire quand c’est difficile de sourire. Parler, chanter, manger, rire… frencher, on n’en parle même pas. À quoi bon sourire, si c’est pour se mettre la gueule en lambeaux? Pour éviter les crampes au menton, je suis bouche bée, tout le temps. Ce n’est pas censé être un état permanent. Il faut que ça change.

Le dernier repas, copieux. Se remplir la panse comme il faut avant un long jeûne. Mon père vient me reconduire à Lachine. Après avoir vérifié que je ne manque de rien, il repart à la maison, me laissant seule dans ma chambre d’hôpital. Je me brosse les dents et reste quelque temps devant le miroir, inquiète, à étudier mon visage. De beaux yeux, une peau pas trop gâchée par l’adolescence, une dentition déficiente… une face de vilain petit canard, plantée sur un physique autrement agréable. Je n’allais plus la revoir. Le lendemain matin, j’allais compter à l’envers de 10 à 7, et passer 8 heures sur la table d’opération pour me faire scier la mâchoire de tous bords tous côtés.

Le sang. Il se faufile dans de minuscules interstices, entre les dents et les quatre rangées de barbelés, pour être recueilli, au moins partiellement, dans le petit plat en métal en forme de rein qu’on me tend dans la salle de réveil… Pourquoi en forme de rein, est-ce plus ergonomique pour se déverser? Je vois le visage de mes parents, rassurants et traumatisés à la fois. Pas besoin de miroir pour comprendre que je ne me reconnaîtrai pas. Quand on me tend un miroir, je ne me reconnais pas.

La morphine. Je me souviens des hallucinations, causées par les drogues puissantes que j’ajoute à mon soluté d’une simple pression du pouce. J’entends des commentateurs de hockey, livrant une description sans queue ni tête, et je sors de ma chambre, laborieusement, pour aller voir qui écoute le hockey, si fort, en pleine nuit. Je les entends encore dans le corridor, mais de toute évidence, tout le monde dort. À l’hôlital, je ne me souviens pas si on m’offre un accompagnement psychologique. Peut-être qu’on me l’offre, et que je le refuse. Du déni sous couvert de résilience… ça s’est déjà vu. C’est pas évident, de toute façon, se raconter entre ses dents. Tous les mots emprisonnés derrière le grillage de fer.

Les suppléments alimentaires. On me donne mon congé juste à temps pour le réveillon, mais je dois renoncer aux mille délices traditionnels de ma mère. En voiture, je suis intriguée par la litanie d’un orgue un peu fêlé, que mon père n’entend pas. En chemin, on arrête à l’épicerie. « Quelle saveur d’Ensure tu préfères? » Haussement d’épaules. J’ai eu le temps d’être écœurée déjà par cette substance nourrissante au goût par ailleurs pas si dégueu. Arrivée à la maison, dans le regard de mes sœurs, je le vois que c’est troublant, cette nouvelle face sur un corps déjà amaigri, surtout pour celle des deux qui sait qu’elle passera aussi sous le bistouri plus tard. Pas de visite pour Noël cette année. Je ne me souviens plus des cadeaux, mais il y en a, sûrement.

Le sang, encore, injecté cette fois. Le 26, je gâche l’anniversaire de ma sœur en m’évanouissant avec grand fracas dans la salle de bain. On fêtera une autre fois. Je n’ai jamais été douée pour la convalescence. Il me faut au moins être libre d’explorer tous les étages de la maison, mais dans ma condition, c’est déjà trop d’escaliers. Après la panique, l’ambulance m’emmène au lointain hôpital de Lachine, où se trouve en réserve le sang qu’on m’a prélevé quelques mois auparavant, au cas où je faiblirais. C’était prévisible. Je me souviens des ambulanciers rigolos; de la longue attente dans une civière, dans le corridor de l’urgence qui déborde comme tous les hivers; du tuberculeux qui tousse pas très loin; de Shirley, la préposée pleine de bonne volonté mais dénuée de sens de l’observation, qui me propose un repas. Ventriloque sans grand talent, je réponds « Non essi » entre mes dents attachées serré, une pointe de sarcasme dans le regard. Quelques heures plus tard, on me réinjecte globules et plaquettes.

15 ml de mousseux aux pêches. De retour à la maison, mon champ d’action est désormais réduit au rez-de-chaussée, sauf pour dormir. Mais pour le jour de l’An, on change un peu le mal de place. Il y a un bal à l’hôtel de ville, à Montréal, ma sœur aînée y joue du piano. Je d-d-d-danse dans ma tête, à peine. De retour à la maison avec la famille et des amis de mes parents, on trinque au nouveau millénaire; moi, avec mon mousseux sans alcool dans ma seringue. Le mieux qu’on peut faire. Ne pas trop déprimer, mais ne pas trop rire non plus, ça fait un peu mal. Surtout, ne pas avoir envie d’éternuer.

Un déjeuner du trucker. Je me souviens que ma mère se fend en quatre pour que ma nourriture liquide goûte bon, même poussée au fond de mon gosier à l’aide d’une seringue. Comme une maman oiseau régurgitant dans le bec de ses oisillons… mais avec des méthodes plus hygiéniques. Œufs, jambon, patates, dans le blender, avec un peu d’eau. C’est moins pire qu’on pourrait penser, mais je disparais un peu plus chaque jour quand même. Avant longtemps, mon poids descend dans les deux chiffres.

Les dents broyées. Je me souviens des cauchemars où toutes mes dents se cassent, où je m’enfonce la main au complet dans la bouche, les deux même, pour essayer d’en sortir mes dents brisées, en alternance avec les rêves obsédants de nourriture. Dans un cas comme dans l’autre, je me réveille avec le goût horrible d’une langue pâteuse qui n’a pas croisé de brosse à dents depuis trop longtemps. C’est beaucoup demander à du rince-bouche.

Du potage, additionné de foie de veau, pour le fer. Après quelques semaines, je peux de nouveau sortir dans le monde, le visage encore gonflé. Je le regarde souvent dans le miroir, mais je ne peux jamais vraiment savoir quand « le résultat » est définitif, faire la part des choses entre l’enflure et la rondeur souhaitable de mon nouveau visage. Il n’y aura pas de fil d’arrivée, pas de feux d’artifice. La première fois que je prends le métro pour me rendre à l’école, avec ma sœur, nous croisons un camarade de classe, qui, ne m’ayant pas reconnue malgré les pantalons rayés incroyablement laids et uniques que je porte, m’ignore. La disparition s’opère à plusieurs niveaux.

Le déversement. Je me souviens de ce que je regarde quand la gastro se déclenche. Jean de Florette et Manon des sources. Ces films ne m’ont guère émue, quand je les ai visionnés avec des camarades et du popcorn, dans un petit local du cégep. Vomir entre mes dents éveille en moi une nouvelle sensibilité.

Un peu de bave. Je me souviens de l’air impressionné de mon professeur de piano lorsqu’il prend la mesure du changement de face, à ma leçon, quelques semaines après l’opération. Je n’ai guère l’habitude de l’impressionner. Cette année-là, j’en bave un coup. Il n’est pas rare que, sur le piano au-dessus duquel je suis penchée, mes doigts glissent sur une petite flaque. Des années encore avant que les sensations reviennent dans la lèvre et le menton.

Ça paraît pas trop, mais je pense que c’est la seule photo que j’ai de moi avec la quincaillerie au complet dans la bouche… C’est quasiment un sourire, quand même.

Les chocolats fins, dans le sens de coupés en tranches fines. Quand on m’annonce que je vais pouvoir recommencer à ouvrir la bouche, la joie est de courte durée. Une fois la quincaillerie et les élastiques enlevés, les muscles atrophiés se chargent de prolonger le supplice. Les premiers jours, l’ouverture atteint 1 ou 2 mm, tout au plus; pas assez pour laisser entrer ne serait-ce qu’une cuillère de bébé. Pas même assez pour une brosse à dents. Pas assez assurément pour assouvir ma gourmandise décuplée par l’attente. Je coupe les chocolats comme pour les insérer dans une tirelire. Plusieurs semaines plus tard, il me faut encore la durée de toute une partie de hockey pour mastiquer lentement un casseau de frites de plus en plus froides. Ça fait beaucoup d’émotions à manger.

Faut souffrir pour être belle, il paraît.

Miroir, miroir, ch’tu belle, là?

2 réflexions sur “21 décembre 1999

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