Il y a longtemps, bien avant que la covid-19 devienne la peste des temps modernes, j’étais allée traîner un peu dans l’allée des partitions chez Archambault, une activité qui se solde souvent par l’achat impulsif d’œuvres que je n’apprends jamais. J’étais tombée sur quelques versions de la Chaconne de Bach adaptée pour le piano (cliquez là pour entendre la version originale interprétée par 14 violonistes de renom au début du confinement; ça ne fait pas une mauvaise toile de fond pour la lecture). Cela me semblait une fort belle activité à faire à temps perdu, un jour de pluie par exemple. J’hésitais entre la version de Busoni et celle de Brahms… Celle de Busoni est plus souvent jouée, je pense, et reconnue pour sa grande difficulté, tout comme la version originale pour le violon par ailleurs. Celle de Brahms, en revanche, me semblait plus jouable. Et Brahms, ce n’est quand même pas le dernier venu… le genre de compositeurs dont on peut acheter une partition les yeux fermés. C’est donc ce qui fut fait.

2-pour-1 sur les compositeurs de génie

C’est seulement en arrivant à la maison que j’ai constaté que la version « plus facile » de Brahms était en fait une version pour main gauche seule. Je ne sais pas comment j’ai pu manquer cette indication sur la page couverture, moi qui suis pourtant capable de lire l’allemand. Peut-être parce que j’ai seulement regardé l’intérieur de la partition et qu’il me semblait y avoir nettement assez de notes pour justifier l’usage des deux mains…

Alors, récemment, une journée où je trouvais que ma main gauche se portait plutôt bien, mais que ma main droite était encore trop amochée pour penser reprendre le piano, je me suis dit que c’était le moment idéal pour ressortir cette partition. Enthousiaste, je me mis donc à lire l’arrangement de Brahms. À peine arrivée à la fin de la première page, j’avais déjà la main gauche en compote. C’est qu’il n’y va pas avec le dos de la main morte, ce cher Brahms… Dans une lettre à Clara Schumann, citée dans la préface de la partition, il écrivait d’ailleurs ceci :

« À mes yeux, la Chaconne est l’une des pièces de musique les plus merveilleuses et les plus énigmatiques qui soient. Sur une portée unique, pour un petit instrument, cet homme a écrit tout un univers animé des pensées les plus profondes et des sentiments les plus puissants. Si je devais imaginer être capable d’écrire cette pièce, je sais de manière certaine que l’excès d’émotion et d’excitation me rendrait fou. En l’absence d’un grand violoniste pour l’interpréter, le plus grand des plaisirs et de faire résonner la musique dans sa tête. Mais j’ai envie de me confronter à cette pièce de toutes les manières possibles. On ne peut pas toujours se contenter d’imaginer la musique, et Joachim n’est pas souvent là, aussi en vient-on à tenter diverses choses. De quelque façon que je m’y prenne – avec orchestre ou avec piano – le plaisir n’est pas au rendez-vous. Je ne trouve qu’une façon de recréer la jouissance de l’œuvre pour moi-même, certes moins intense, mais suffisamment proche et d’une grande pureté : lorsque je la joue seulement à la main gauche ! Cela me fait penser à l’histoire de l’œuf de Colomb ! Le niveau de difficulté similaire, le type de technique, les arpèges, tout concourt à donner l’impression – d’être violoniste ! Fais-en l’essai toi aussi, je n’ai écrit la partition que dans ce but. Cependant : ne surmène pas ta main ! Il faut donner tellement de son et de force. Joue mezza voce pour un temps. Crée-toi des doigtés pratiques et confortables. Si cela ne te surmène pas – ce dont je pense toutefois que ce sera le cas – tu devrais te régaler. »

Lettre de Johannes Brahms à Clara Schumann, 1877

Tant de choses sont extraordinaires dans cette lettre. C’est fou, quand même, de penser qu’à cette époque, si on n’avait pas dans son entourage un violoniste de grand talent, on ne pouvait tout simplement jamais l’entendre, cette Chaconne. Cela donne une tout autre dimension à l’interprétation de la musique. Fou aussi, d’imaginer que quelqu’un puisse transcrire l’œuvre de Bach pour distraire une amie. Ça compense nettement pour les conseils légèrement paternalistes… Il semblerait que Clara Schumann n’avait de leçons de piano à recevoir de personne. Ça fait réfléchir aussi à la relation que les compositeurs ont pu entretenir avec la difficulté. Comme s’il ne suffisait pas que l’œuvre soit extraordinairement belle à écouter : il faut aussi, idéalement, que la personne qui la joue en bave un coup pour que toute son intensité s’en dégage. Moi-même, je lis cela, et j’ai envie d’aller pratiquer jusqu’à temps que ma main gauche soit assez forte.

Cela me fait aussi penser à mon ancien prof de piano, et à d’autres grands pianistes qui ont fait carrière juste d’une main, par nécessité, après avoir perdu l’usage de l’autre. Je suis déçue de ne pas trouver sur Internet de vidéos ou d’enregistrements pour vous montrer ce que Raoul Sosa réussissait à faire juste avec sa main gauche; des choses auxquelles la plupart d’entre nous ne peuvent même pas aspirer avec deux mains. Sans parler de l’incroyable résilience dont il faut faire preuve pour poursuivre une carrière musicale quand on perd un outil aussi important que sa main droite… J’ai trouvé toutefois un enregistrement du pianiste autrichien Paul Wittgenstein, amputé d’un bras pendant la Première Guerre mondiale, qui, trouvant la version de Brahms un peu simpliste, l’avait rendue encore plus difficile. C’est par ici.

Quant à moi, j’ai remis la partition sur l’étagère. Pour jouer la Chaconne, je me résigne à attendre la parution de l’arrangement pour piano quatre mains, ou encore pour quatuor à cordes…! En attendant, j’ai repris la partition des Variations Goldberg et quand mes mains ne sont pas trop fatiguées par le travail à l’ordinateur, j’en apprends une par-ci par-là. Un plaisir que je ne bouderai certainement pas.

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