Je vous écris en direct de la Maison symphonique, où j’ai le bonheur de jouer en fin de semaine, deux fois plutôt qu’une. Je dois avouer que je suis comme une enfant à Noël… Le lieu est magnifique, l’acoustique est exceptionnelle, et ils ont des pas pire pianos! Deux belles bêtes Steinway de 9 pieds, qui brillent. Je pense à tous les pianistes qui ont joué de ces instruments. Je pourrais être la pire pianiste sur cette liste que je n’aurais pas à en rougir. C’est presque étonnant qu’il ne faille pas un permis spécial pour avoir le droit d’en jouer.

J’étais un peu angoissée dans les dernières semaines par un passage particulièrement difficile et exposé de Carmina Burana : seuls les deux pianos et les percussions accompagnent le chœur et les solistes dans ce mouvement endiablé. Quand j’ai commencé à pratiquer, j’étais à l’aise de jouer les notes écrites à environ 80 bpm… La vitesse officielle, c’est 144, et ça, c’est quand le chef ne nous menace pas d’aller plus vite au concert!

Alors j’ai vraiment beaucoup pratiqué. Mon métronome a vu la lumière du jour quotidiennement pendant des semaines! Je l’ai même apporté en vacances, avec la partition. Un tel effort de pratique n’est pas sans danger : j’ai déjà comparé ce mouvement à l’influenza, mais en réalité, c’est d’autres risques pour la santé que cela peut entraîner. D’abord pour la santé mentale de l’entourage, qui doit subir la pièce à toutes les vitesses imaginables, même celles qui ne sont pas standard sur un métronome. Un jour, incapable de passer de 132 à 138, j’ai dû répéter à 133-134-135, puis le lendemain à 136-137-138! Je peux vous dire que ma tendre moitié commençait à être un peu revêche. Les problèmes physiques apparaissent aussi rapidement pour une pianiste de faible constitution qui manque de pratique. C’est très percussif : en plus des tensions habituelles dans les avant-bras et les biceps, je me casse les ongles pourtant très courts!

J’ai fini par me rendre à 144 avec un niveau acceptable : je me donne un solide 9,5/10 pour le rythme, et peut-être 7,5/10 pour l’exactitude des notes… Mais j’ai surtout décidé d’arrêter d’angoisser (de toute façon, il y a beaucoup d’aspects de cette performance qui seront hors de mon contrôle, comme le rythme de tous les autres intervenants!) et de m’inspirer de la méthode Orff pour juger du succès de l’entreprise. Les critères sont simples : 1) Est-ce que j’ai du plaisir à jouer? 2) Est-ce que mes parents peuvent être fiers de moi? Si la réponse à ces deux questions est oui, c’est un succès. Points bonus si tout se tient. Et si toutes les notes sont jouées telles qu’écrites dans la partition, on parle d’un triomphe. Ça va bien aller.

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À cause des raideurs qui se manifestent même quand je tiens ma tasse de thé, j’ai décidé de laisser tomber l’autre pièce au programme, que j’aurais normalement jouée dans la section de violon. Dommage, c’était une œuvre que je n’avais jamais jouée, fort belle : Dona Nobis Pacem de Vaughan-Williams. C’est pour ça que j’ai un peu de temps pour écrire pendant la générale. Physiquement, ce sera plus facile à endurer.

Notre problème à nous, les musiciens amateurs, c’est qu’on n’est pas bien entraînés pour les efforts soutenus. Les Saisons de Haydn, qu’on avait jouées à Montréal et à Québec il y a 10 ans, m’avaient coûté cher de physiothérapie. Heureusement, mon physio m’avait donné des exercices qui me sortent encore du trouble lorsque je commence à sentir que ça dégénère. J’avais changé ma souris pour une souris verticale également… Je suis persuadée qu’il n’y a pas beaucoup de musiciens professionnels qui passent plus de 30 heures par semaine avec une souris dans les mains, ou à taper sur un clavier pas mal moins beau que celui de mon nouvel ami piano.

Pour un musicien amateur, juste d’enchaîner une générale et un concert dans la même journée, c’est un peu l’équivalent de courir un marathon après avoir marché 2 heures par semaine pendant trois mois. Et souvent, on a eu 2 ou 3 autres répétitions dans la semaine qui précère, et on doit être à notre vraie job à 8 ou 9 h le lendemain matin. Les fois où on s’est emballés et qu’on a décidé de vivre la vie de bohème après une répétition ou un concert, le lever du corps peut être pénible… ou toute la journée.

CAMMAC, le camp musical pour amateurs où je vais l’été, c’est encore pire. C’est comme courir des marathons 6 jours de suite, après avoir suivi un plan d’entraînement pour une marche de 5 km (et avec un sommeil déficient en camping!). Deux jours après le début, on est déjà à se badigeonner de Voltaren à la pause-café.

Mais on aime ça. Moi, en tout cas, j’aime tout des semaines de concert. Pendant longtemps, je n’ai pas vraiment réalisé la chance que j’avais de faire ça. J’ai commencé très jeune, c’est vite devenu habituel. Mais dans une routine chargée d’adulte, à travers les obligations du quotidien, ce n’est plus la même chose. Voir ma fille commencer à faire des concerts m’a aussi donné une nouvelle perspective sur la chose. J’en reparlerai sans doute.

Par ailleurs, j’aime bien lire un peu sur les œuvres qu’on interprète à l’orchestre. J’ai appris qu’aussi récemment qu’en 2015, en Turquie, Carmina Burana a été censurée parce que Fazil Say, un compositeur frustré que son œuvre ait été remplacée dans la programmation par celle d’Orff, a été dire aux journalistes que ça parlait de sexe et de vin (c’est vrai). SCANDALE!!! Alors la compagnie d’opéra a abandonné Carmina et l’a remplacé par une œuvre italienne…

En lisant la page de Wikipedia sur le recueil de texte qui a inspiré Orff, qui s’intitule également Carmina Burana, j’ai réalisé que je n’avais pas complètement halluciné en ce qui concerne le mélange de langues vulgaires et de terminaisons latines. Il y a réellement des textes du recueil composés ainsi (d’ailleurs, il y un nom pour ça : la langue macaronique, et c’est quelque chose qu’on fait beaucoup ici, avec le franglais), mais aucun ne s’est retrouvé dans l’œuvre d’Orff.

J’en ai profité pour en apprendre un peu plus sur le livret. J’ai notamment découvert que le ténor, dans sa seule intervention de toute l’œuvre, interprète un cygne en train de se faire rôtir, à la taverne, devant une horde de saoulons affamés. Ça explique les simagrées. Et le fait que ça ne soit pas vraiment beau à entendre. J’espère que c’est expliqué dans le programme, sa nature de cygne rôti, sinon le public va penser que ce chanteur est très… spécial.

Ce n’est pas beau à voir non plus dans cette vidéo ma foi assez particulière. Je vous laisse juger, si vous avez le temps/le goût de regarder ça! (Cygne rôti vers 31:30, mais autres images troublantes tout le long…)

Si vous avez moins de temps, je vous suggère deux minutes d’hallucinations auditives sur le célèbre mouvement qui ouvre la pièce.

Au final, c’est sûr que je n’ai pas eu de grande révélation en me penchant sur cette œuvre, mais il n’en reste pas moins qu’elle rejoint son public à tout coup. Et ce sera assurément le cas ce soir et mardi prochain.

Pour ma part, je vais être la première arrivée à la Maison symphonique ce soir pour passer le plus de temps de qualité possible avec mon nouvel ami. De retour bientôt avec la suite de la saga des mauvais choix (qui a stagné au conversatoire… bizarre) et des nouvelles du projet qui est la véritable raison d’être de ce blogue, malgré les apparences!

Une réflexion sur “La vie de musicien amateur

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