Ainsi donc, la Saga des mauvais choix est terminée. Le plan de réorientation professionnelle a fonctionné sur toute la ligne, peut-être même mieux que je pensais, à certains égards. Il y a bien eu un détour, mais c’était pour ainsi dire la route panoramique, qui donne à voir les choses autrement.

J’ai 40 ans, (pas toutes mes dents), un emploi qui m’offre niveau de satisfaction jamais imaginé auparavant, et des aspirations qui me sourient pour les deux dernières décennies de ma carrière! (Peut-être même trois, qui sait?!) Mieux encore, je ne souffre d’aucun syndrome de l’imposteure: dans mon nouveau poste depuis quelques mois, je m’amuse follement et je me sens comme un poisson dans l’eau. Personne dans tout l’univers n’a jamais été aussi exalté.e de faire du travail de bureau!

Je ne suis pas à l’abri d’une mauvaise suite, c’est sûr. Mais j’ai appris de mes erreurs, et je continue d’apprendre. Au pire, je peux relire la Saga pour me rafraîchir la mémoire si le besoin s’en fait sentir.


Quand, fin 2018, j’ai commencé à écrire ce blogue pour raconter ma démarche de changement de carrière, l’expression « se réinventer » n’était pas aussi chargée qu’elle l’est devenue pendant la pandémie. Ce n’était pas encore des paroles qu’on lançait un peu à la légère aux gens – aux artistes surtout – comme si ce n’était pas extrêmement blessant de dire à des gens que leur travail n’a rien d’essentiel. C’est si facile d’entendre un sous-texte un peu cruel là-dedans: « ce que vous faites, c’est inutile, et on peut très bien s’en passer »… Mais cela passe sous silence que certaines activités qualifiées de « non essentielles » dans le discours public peuvent être extrêmement identitaires pour certaines personnes. (Et de toute façon, on aurait tort de croire que le monde n’a pas besoin d’art…)

Devant l’exigence de réinvention, il s’est trouvé des personnes pour redoubler de créativité et ajouter des cordes à leur arc souvent déjà bien garni. Il s’en est trouvé qui ont usé de toute leur patience et de leurs économies pour garder la tête hors de l’eau. Il s’en est trouvé qui ont abandonné leur rêve, ou pire: qui se sont réinventées dans la mort. Les succès des premières n’adoucissent pas vraiment la tragédie des dernières.


Avant la pandémie, je ne savais pas non plus que les projets musicaux qui m’apportaient un certain épanouissement hors du travail et me donnaient le courage d’endurer autant de platitude au boulot s’enchaînaient à un rythme qui ne serait pas soutenable longtemps. Quand mon corps s’est mis à m’envoyer des signaux, au moment où, intellectuellement, j’étais quasi extatique, ma réinvention est devenue plus compliquée.

En fait, ce sont deux expériences assez diamétralement opposées que j’ai vécues dans les trois dernières années. D’un côté, se réinventer par choix: une expérience merveilleuse. De l’autre, se réinventer par obligation: une épreuve douloureuse… mais une transformation enrichissante malgré tout.

La réinvention choisie est évidemment celle qui m’apporte le plus de satisfaction. Je suis extrêmement fière d’avoir réussi ce tour de force qui aurait pu sembler improbable en misant principalement sur mes propres ressources. Les contraintes de temps et d’argent qui freinaient un retour sur les bancs d’école et m’ont longtemps donné l’impression d’être prisonnière de ma job plate auront finalement été la clé de ma plus grosse prise de conscience: j’ai toujours été autodidacte.

La réinvention forcée, celle qui m’a obligée à appliquer les freins dans toutes mes activités qui impliquent l’usage de mes mains (c’est-à-dire: TOUTES mes activités), aura été plus laborieuse (et n’est pas terminée). J’en suis encore à comprendre ce qui se passe dans mon corps (malheureusement avec un soutien médical peu adéquat: le médecin de famille que j’étais si contente d’avoir trouvé est parti au privé après quelques mois!) et à chercher à définir mes limites. À un moment, j’ai pensé que je ne jouerais plus jamais de violon: les deux derniers concerts auxquels j’ai participé comme violoniste avec Sinfonia ont laissé des traces pendant des semaines… Puis j’ai participé à un concert moins long et moins difficile: je ne dirais pas que c’était entièrement sans conséquences, mais c’était assurément moins déraisonnable. Ma limite est quelque part entre les deux.

On m’a parfois demandé, à la lumière de ces pépins physiques, pourquoi je ne chantais pas davantage, plutôt que de jouer dans l’orchestre. La question est pertinente, mais mon c(h)oeur est à l’orchestre. À Sinfonia plus particulièrement, où j’ai noué plusieurs amitiés au fil des ans et où se déroule une partie importante de ma vie sociale! Malgré tout, après avoir longuement réfléchi (et après avoir vu qu’il y avait une séance d’auditions prévue au choeur de l’OSM, dont j’avais déjà fait partie de 2012 à 2017, moment où j’ai arrêté parce que mes « passe-temps » commençait à prendre vraiment beaucoup de temps…), j’ai décidé que j’essaierais de trouver un équilibre entre des activités chorales et (multi)instrumentales.

Je vais jouer moins de violon, mais je vais en jouer encore – je vais juste essayer de ne scrapper aucune partie de mon corps ce faisant. Je n’en jouerai pas beaucoup à Sinfonia, qui fait rarement dans la demi-mesure en matière de programmation! Mais je vais canaliser tout mon sens du rythme et profiter du fait que j’apprends vite pour me greffer à la section de percussions, qui ne compte pour le moment qu’un timbalier qui se sent bien seul.

Et après une nouvelle audition pour le choeur de l’OSM, je recommence à chanter. Ça se passe cette semaine, avec la Deuxième symphonie dite « Résurrection » de Mahler, la même que j’avais chantée à mon premier concert avec l’OSM (après l’avoir jouée au violon à Sinfonia dans un concert mémorable en 2012). J’en tire d’ailleurs encore plus de satisfaction, du fait que des choses qui me semblaient difficiles la première fois sont maintenant acquises et me donnent la possibilité d’améliorer d’autres aspects.

Dans les hauteurs de la Maison symphonique, il m’est plus facile d’accepter que je ne jouerai probablement plus jamais cette symphonie au violon. Quel bonheur de chanter cette oeuvre incroyable dont le sens, particulièrement en ces temps encore un peu troubles, se déploie sur tellement de niveaux!

Il n’y a pas si longtemps, pendant de longs mois de la pandémie, orchestres et choeurs étaient réduits au silence. Et si la présentation devant public d’une oeuvre d’une telle envergure peut sembler le signal d’un certain retour à la normale, il ne faut pas se leurrer: le monde n’est plus tout à fait le même. Je ne suis plus la même.

Mais, malgré l’incertitude, la fragilité, la méfiance… le message que porte la symphonie de Mahler s’autoréalise sur la scène. Tout ce qui s’est éteint renaîtra. Les arts vivants revivent. Un orchestre renaît sous la baguette d’un nouveau chef. Un choeur respire comme d’un seul poumon. Un orgue gronde. Une symphonie réveille ce qui s’est endormi en nous et nous sort des limbes où la pandémie nous avait confiné.es.

Hör auf zu beben. Bereite dich zu leben!

(aka « Get ready for this! »)
Le meilleur siège dans la Maison…

Une réflexion sur “Revivre

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